Mémoire et transmission des survivant de l’Exodus

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Mémoire et transmission des survivant de l’Exodus à Sète 71 ans après le départ du bateau

 

 

C’était il y a 71 ans, l’Exodus quittait Sète vers la Palestine avec à son bord, 4.554 juifs rescapés des camps de la mort, qui voulaient rentrer en terre promise. Le navire est arraisonné à 30 km des côtes de la Palestine, alors sous mandat britannique. Les 4.554 enfants, femmes et hommes issus de plusieurs pays d’Europe sont alors évacués vers des « bateaux cages » les « Liberty ship » (qui avaient servi au débarquement en Normandie), et après une escale à Port-de-Bouc, débarqués à Hambourg (Allemagne) avant de rejoindre des camps de personnes déplacées, pour finalement arriver en terre promise plusieurs mois plus tard. L’épisode de l’Exodus a eu un impact important sur la communauté internationale, et par ricochet sur les membres de la commission de l’ONU qui ont voté pour la création de l’Etat d’Israël le 29 novembre 1947.

 

Port de Sète : Embarquement des ma’apilim sur l’Exodus le 11 juillet 1947.

 

Le voyage que nous venons de faire, du 10 au 14 octobre 2018 a été organisé par Itzik Rozman, qui m’avait accompagnée à Sète en juillet 2017 avec deux autres ma’apilim, Yossi Bayor (12 ans sur le bateau) et Daniel Lévy (sa maman était enceinte de lui), pour la commémoration des 70 ans de l’Exodus magistralement organisée par la Ville de Sète, la Communauté juive et le Crif Languedoc Roussillon.

 

Fils de Mordechai Rozman, un des héros du bateau, Itzik Rozman a créé au retour de Sète, une association avec une petite équipe d’anciens de l’Exodus et ils ont décidé d’emmener régulièrement le plus possible de ma’apilim (émigrants) sur les traces de leur histoire en organisant des voyages de quelques jours à Sète, Marseille et Port de Bouc.

 

Galia, Tsipi, Zvi (2), Itzhak, Ariel, Dov (2), Eliahou, Michal, Sima, Benyamin, Léa, Zalman et Zeev, étaient tous sur l’Exodus… Quatre dans le ventre de leurs mères, une autre née à bord et dix autres, des jeunes enfants de 0 à 12 ans… ils ont tous aujourd’hui entre 71 et 83 ans… Une maman est descendue d’un bateau pour accoucher à Marseille. Sa petite fille Tsipi est née à l’hôpital de la Conception. Galia elle, est née sur « l’Empire Rival » à Port de Bouc… (Seulement une centaine de ma’apilim sont descendus des bateaux cages, pour la plupart des malades et des fous…).

 

Lors de ce voyage, accompagnés de leurs enfants et même de leurs petits enfants, tous les ma’apilim ont été enchantés et très émus pendant ce séjour où pour la première fois en France, on leur rendait hommage.

 

« Ce voyage est éminemment symbolique. Quelque part, l’Etat d’Israël est né à Sète » a dit Freddy Dran, Président de la communauté juive de Sète lors d’une interview dans le journal local qui annonçait notre visite.

 

La communauté juive de Sète nous a remarquablement reçus mercredi, le soir de notre arrivée et des certificats ont été remis aux ma’apilim sous une pluie d’applaudissement. Cette cérémonie a été organisée par la communauté juive, mais également avec une association multi confessionnelle et leurs représentants catholiques et protestants.

Les ma’apilim reçoivent leur « certificat de passager de l’Exodus ».

 

Freddy Dran présente le journal local annonçant la visite de la délégation quelques jours auparavant.

 

 

Rotem (13 ans), petite fille de Mordechai Rozman et Nitaï (13 ans) venu accompagné de sa maman (ses grands parents étaient sur le bateau). Ils ont remis leur certificats aux quinze ma’apilim.

La cérémonie (tékès) du lendemain sur le quai du Môle Saint Louis à Sète, sous la protection d’un dispositif policier (sécurité oblige), était riche en émotion. Les discours de l’adjoint au maire de la ville, d’un prêtre, et les témoignages des ma’apilim ont bouleversé le public. Des Sétois sont venus nous rejoindre et leurs témoignages étaient eux aussi des plus bouleversants. L’une d’entre eux, Carmen nous a dit : « J’avais 14 ans et j’étais avec mon papa sur le môle et il voulait à tout prix que je sois témoin de ce qu’il se passait. J’étais là et aujourd’hui à 84 ans, je n’ai pas oublié. Tout le monde pleurait, c’était inhumain ce qu’il se passait. J’ai vu pour la première fois mon papa pleurer. Tous ces milliers de gens tristes, on ne pouvait pas supporter ça. Merci à vous d’avoir organisé cette rencontre. Cette journée m’a marquée pendant 71 ans et je peux enfin aujourd’hui vous exprimer toute mon amitié  ».

 

Cérémonie sur le quai du Môle Saint Louis à Sète

 

 

Cérémonie sur le quai du Môle Saint Louis à Sète

 

France 3 était au rendez-vous.

 

Le jeudi soir, arrivés à Marseille, nous avons été reçus au Centre Edmond Fleg (centre communautaire juif) par Martine Yana la directrice, et Hagaï Sobol le président, pour la projection du film de Jean Michel Vecchiet, « NOUS ETIONS L’EXODUS », (que j’ai eu le plaisir et le grand honneur de tourner avec lui en 2006/2007. Dans ce film, ont témoigné des dizaines de ma’apilim ainsi que le capitaine Ike Aronowicz et Yossi Harel, commandant de l’opération. Ils nous ont raconté leurs souvenirs de cette épopée -depuis, beaucoup d’entre eux, les plus âgés sur le bateau, nous ont quittés-).

 

J’ai vu ce film des dizaines de fois avec différents publics, mais ce soir là un silence assourdissant régnait dans la salle et tous ont pleuré. Du plus vieux au plus jeune. « Jamais on n’avait raconté notre histoire d’une façon aussi juste » nous a dit le plus âgé d’entre eux les larmes aux yeux !

 

Hagaï Sobol et Martine Yana du Centre Fleg, avec Itzik Rozman

Le lendemain matin, rendez-vous sur le quai de Port de Bouc, devant l’hôtel de ville (enfin sous le soleil). Là nous avons été reçus par Madame le maire, Patricia Fernandez, avec qui nous avions terminé le tournage en juillet 2007, où quelques ma’apilim, venus pour l’occasion d’Israël, étaient arrivés en petit bateau et avaient rencontré sur le quai tous les habitants qui les avaient aidés à l’époque. Entre autre Robert Vigouroux, alors jeune étudiant en médecine, (puis Maire de Marseille des années plus tard), l’apprenti boulanger, la jeune préparatrice en pharmacie, les pêcheurs qui avaient mis leurs barques à la disposition des membres de la Hagganah qui donnait l’ordre de résister aux 4500 ma’apilim, etc…

 

Cérémonie sur le quai de Port de Bouc avec Madame le Maire et un député du département.

 

Réception et verre de l’amitié dans la salle du Conseil municipal de la Mairie de Port de Bouc

 

Zalman nous montre fièrement son « passeport pour l’Exodus »… (Le nom des passagers n’y était pas écrit, seul un numéro, pour ne pas donner leur vraie identité aux anglais.)

 

 

Galia, née à Port de Bouc, reçoit la médaille de la ville de Port de Bouc par Madame le Maire.

 

Comme à chaque cérémonie, chacun des ma’apilim a pu raconter son histoire, malgré l’émotion qui les submergeait. Nous avons été reçus dans la salle du Conseil municipal pour un verre de l’amitié et la médaille de la Ville de Port de Bouc a été remise à Itzik Rozman et à Galia, la nouvelle « Port de Boucaine ». Quelques habitants étaient également venus nous rendre hommage lors de la cérémonie sur le quai.

 

Nous avons terminé notre périple le vendredi après midi par la visite du Camp des Milles (seul grand camp français d’internement et de déportation encore intact et accessible au public). 450 jeunes d’un collège de Marseille venus visiter le camp nous attendaient pour écouter le témoignage d’un rescapé des camps et enfant sur l’Exodus.

 

Zeev Arnon, enfant sur l’Exodus très ému lors de son témoignage devant les lycéens.

 

Zeev Arnon, qui avait alors 12 ans sur le bateau a accepté de témoigner. Personnellement, malgré toute cette avalanche d’émotion depuis trois jours, ce fut le moment le plus fort de ce voyage. Cela a duré plus d’une heure et à la fin beaucoup de jeunes ont posé des questions plus pertinentes les unes que les autres. A la fin de ce témoignage, ils ont tous voulu prendre des « selfies » avec Zeev qui s’est prêté au jeu avec plaisir, humour et émotion et un grand nombre d’entre eux m’ont avoué en partant qu’ils avaient pleuré en écoutant son témoignage ! J’ai terminé cette discussion par cette phrase : « Si vous ne vous souvenez pas de son nom, ce n’est pas grave. La seule chose que je vous demande c’est de ne pas oublier ce moment passé avec lui, et dans dix, quinze ans ou plus, lorsqu’il ne restera plus un seul témoin de cette époque, vous pourrez témoigner que vous avez rencontré un rescapé de la shoah et un émigrant de l’Exodus ».

 

 

Les ma’apilim à l’honneur au Camp des Milles

Le vendredi soir, après une « kabalat shabbat » à l’hôtel, chacun était libre jusqu’au samedi soir. Une journée de repos et de balade bien méritée. Nous avons terminé le séjour par un compte rendu du voyage le samedi soir dans le lobby de l’hôtel et chacun a pu s’exprimer. Tous, du plus jeune au plus âgé, nous ont chaleureusement remerciés…

 

 

Deux heures d’émotion lors du compte rendu du voyage

 

 

La « grande famille Exodus »

 

Zéro faute ! A recommencer très vite !

Nous sommes arrivés en amis chez nos hôtes et nous en sommes repartis frères !

Par Michèle Hassoun